Christine Meisner

Meisner Christine

UNSCHÄRFE IM MÖGLICHEN (FLOU DANS UN POSSIBLE)

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État du projet en juillet 2018

De quelle manière le National-Socialisme a émergé, comment il a gouverné, quels crimes il a commis, qui en était responsable : toutes ces questions semblent intimement mêlées dans un solide récit fait de certitudes. On peut décrire en détail la plupart des faits historiques. Pourtant, une compréhension humaine de l’étendue de ce qui a pu se passer n’est pas encore accessible : nous ne comprenons pas la signification et les raisons dans leur entièreté. Ce processus inachevé nous laisse dans un état de contemplation muette et, au mieux, dans un état d’attention constante. Mais au pire, cela peut aussi servir de base pour la résurgence continuelle de positions nationalistes et d’extrême-droite. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Dans les archives municipales de Nuremberg, ma ville natale, j’ai découvert des photographies, des notes et des lettres dérangeantes, qui donnent une autre perspective sur la participation et l’implication de citoyens au système Nazi. L’année dernière, je consultais la collection du journal Der Stürmer (La tempête), fondé en 1923 à Nuremberg par Julius Streicher, membre du NSDAP. Ce qui se présentait devant moi sur un bureau silencieux, classé par dossiers numérotés, révélait perfidie et avarice à une large échelle. Julius Streicher, gauleiter de Franconie depuis 1925, utilisait le journal Der Stürmer comme organe politique privé pour fournir au système une propagande extrémiste et antisémite. Sa haine fanatique des Juifs et son appel impitoyable à leur déplacement et leur extermination constituait quasiment l’unique contenu de son magazine. Publié chaque semaine, sa circulation progressa continuellement au sein du Reich jusqu’à son interruption le 22 février 1945. Les dossiers éditoriaux, confisqués après la guerre par le gouvernement militaire américain, sont aujourd’hui archivés et accessibles dans les archives de Nuremberg sous le nom Stürmer-archive/E39.

Les articles du journal étaient écrits par Streicher lui-même, par des « reporters » indépendants non rémunérés ou par des contributeurs bénévoles qui exprimaient ainsi leur adhésion. Peu après la première publication, Streicher prit conscience du potentiel qu’il y avait à impliquer les lecteurs dans la fabrication de son journal. Il y publia des appels à contributions, demandant qu’on lui envoie davantage de matériel. C’est ainsi que des milliers de lettres venant des quatre coins du Reich et de ses territoires occupés furent livrées aux bureaux d’édition à Nuremberg. Elles contenaient des indications concernant des commerces dirigés par des Juifs allemands ainsi que les noms et les images de personnes qui faisaient leurs achats dans ces magasins. De nombreuses photographies de voisins juifs et de citoyens importants furent prises dans la rue et soumises au journal. D’habitude, les expéditeurs, qui cachaient rarement leur identité, ajoutaient un commentaire antisémite et raciste à leurs photographies. Souvent, les contributions des lecteurs constituaient des dénonciations de Juifs qui étaient comme eux artisans, propriétaires, docteurs, professeurs ou simple particuliers, afin de nuire à leur réputation et finalement s’approprier leur poste ou absorber leur commerce. Les informations venaient de sources diverses, réalisées et compilées par des Allemands ordinaires. Dans bien des cas, elles étaient dérobées dans les maisons de Juifs, abandonnées ou ayant fait l’objet d’une expropriation. C’est également de la sorte que les éditeurs entrèrent en possession de plusieurs centaines de biens personnels appartenant à des Juifs tels que des photographies, cartes postales, certificats, manuscrits ou objets de culte.

Le fonds Stürmer-archive/E39 est constitué de 3.503 dossiers, comprenant au total 81.400 fichiers numériques. Passer en revue chacun de ces fichiers est un processus qui relève de l’enquête dans l’histoire politique, sociale et géographique, mais c’est aussi une étude sur les notions d’auteur, de provenance et de propriété. Ce qui m’intéresse, c’est d’une part les différents aspects de la photographie : temps, lieu et circonstances de la fabrication des images, le point de vue des photographes, leur accès aux motifs et connaissances photo-techniques mais aussi leur capacité économique à posséder un appareil photo et à développer des tirages photographiques. D’autre part, je considère constamment la perspective de leur auteur quand je regarde ces photographies. Quelles étaient les intentions des individus en prenant de telles images ? Les photographies révèlent une motivation individuelle à « tracer » d’autres êtres humains et documenter leurs activités privées et professionnelles selon des paramètres racistes spécifiques. Il était question d’ « identifier » les citoyens juifs – et d’autres personnes qui ne correspondaient pas à l’idéologie raciale du Reich allemand – et à les exposer aux yeux du public. De simples citoyens devaient être isolés de la foule et séparés de la société. Ces images de ségrégation témoignent de la division de la société durant le régime Nazi. Mais les gens n’étaient pas seulement « entraînés à observer » par la propagande d’État. De nombreux « observateurs » – confortés dans leurs préjugés bien établis – ne faisaient qu’attendre l’opportunité de contribuer à la pensée officielle. Ce qui s’est ensuivi, c’est un entrelacement de confirmation mutuelle entre des parties de la société et le gouvernement, une hostilité commune à l’encontre d’un groupe de personnes. Un processus qui peut être observé de nos jours dans un comportement social et politique.

Streicher était l’un des principaux criminels de guerre inculpés au procès de Nuremberg et il fut condamné à mort en 1946. Bien qu’il n’ait pas participé activement à la planification et à la mise à exécution de l’Holocauste, le tribunal considéra comme un « crime contre l’humanité ses 25 années passées à dire, écrire et prêcher sa haine des Juifs. […] Dans ses discours et ses articles, semaine après semaine, mois après mois, il infecta l’esprit allemand avec le virus de l’antisémitisme et incita le peuple allemand à la persécution active. » Or, ces lettres et photographies de lecteurs dans les archives révèlent une autre responsabilité : elles révèlent les motivations intéressées du peuple allemand. Cette documentation ne présente pas les Allemands comme les victimes d’une idéologie, infiltrées par la propagande fanatique. Elle expose plutôt la dynamique humaine de l’avarice. Les gens ne se contentaient pas de soutenir un appel à la dénonciation ; leurs contributions venaient spontanément. Les documents étaient envoyés à l’équipe éditoriale de Der Stürmer de façon bénévole, sans pression directe de la part des autorités. De partisans passifs, cela en fait des promoteurs actifs de haine. Il n’y avait ni pression directe, ni influence de l’entourage, ni sanctions au cas où l’on s’abstenait de dénoncer ses concitoyens. Les motivations intéressées des Allemands qui prirent part à cette agitation quotidienne faisaient le jeu de la propagande antisémite du gouvernement et profitaient du processus d’expropriation et d’ « aryanisation ».

Le sujet principal de ma recherche artistique tient dans la construction et la pratique de l’observation : das Sehen machen (la fabrication de la vision). Cela semble particulièrement pertinent aujourd’hui, alors que des politiciens et faiseurs d’opinion en ligne exploitent de manière irresponsable les ressentiments racistes dans leurs campagnes. Il y a trois ans, lorsque j’ai eu l’idée pour la première fois de travailler sur ces archives en particulier, je ne pouvais pas imaginer les développements politiques et sociaux récents. Maintenant que je consulte les archives E39, certains des documents sont d’une telle actualité que j’ai le sentiment de recevoir les dernières informations. Ils pourraient provenir de ces blogs qui résonnent sur Internet, nourris chaque jour, chaque heure, chaque minute, par des millions d’utilisateurs. Non pas écrits à la main avec de l’encre, au dos d’une photographie noir et blanc et envoyés dans une enveloppe, mais tapés sur un ordinateur ou un téléphone portable et publiés sur les réseaux sociaux. Le langage est exactement le même, comme le sont la haine et l’idéologie. Il n’y a rien de nouveau là-dedans. Tout en regardant ces documents historiques, on voit aujourd’hui les nationalistes d’Europe ou d’ailleurs et les partisans d’extrême-droite gagner du terrain politique et intellectuel, en déformant le langage et en semant le racisme et la ségrégation. Le concept et la formulation de l’hostilité, pareils à ceux des prédécesseurs du siècle dernier, amènent l’histoire à boucler la boucle et devenir neuve une fois encore.

Aujourd’hui comme jadis, nous sommes confrontés à des parties de la société qui choisissent d’abandonner les conventions légales et individuelles en matière d’humanité. Est-ce que cette « armée de citoyens en colère » se contente de succomber à l’appel du populisme ou fait-elle un choix conscient ? Quelle divergence existe-t-il entre la théorie de la justesse et les réelles opinions et expériences de l’égalité dans les sociétés occidentales ? Au cours de la dernière décennie, une nouvelle forme de xénophobie est apparue, basée sur la « peur de l’infiltration étrangère » et d’une prétendue « perte de sa propre culture ». Les nouvelles orientations des mouvements identitaires et leurs organisations de jeunesse largement répandues se constituent contre les migrations à l’échelle globale et le multiculturalisme. Leurs concepts contiennent la notion d’« ethnopluralisme », qui vise une « purification » des ethnies en les séparant en autant de nations et cultures. Chaque groupe ethnique devrait rester « à sa place » et ne devrait pas se mêler à d’autres groupes ni pénétrer dans le territoire des autres. La notion d’« ethnopluralisme » considère que l’identité propre est mise en danger par tous les étrangers qui essaient d’immigrer ou de s’assimiler. La question essentielle qui se pose alors, c’est de savoir qui est identifié comme « étranger » ? Qui serait dangereux pour le « groupe fermé » ? Et comment seraient établis des territoires homogènes et séparés, si ce n’est par épuration ethnique ?

Le lectorat du journal de Streicher contribua activement à l’écriture de la haine. À l’époque, c’était une approche nouvelle que d’éditer une revue « politique » avec des non-professionnels – avec les contributions non vérifiées des gens. C’était non seulement une manière de répercuter la propagande, mais aussi de représenter littéralement la « voix du peuple », l’opinion réelle de larges pans de la société de l’époque. C’est pourquoi, dans cette recherche actuelle, il ne s’agit pas seulement de relier un comportement délateur à une idéologie politique dictée par des intermédiaires, mais d’enquêter sur l’état d’esprit social et culturel qui peut être activé en chaque individu à tout moment. Les plateformes numériques autoproclamées d’aujourd’hui fournissent une arène, à peine censurée, pour inciter à la haine – une chambre d’écho illimitée et constamment nourrie pour la confirmation mutuelle de l’hostilité et du ressentiment.