Vermeir & Heiremans
"A MODEST PROPOSAL (in a Black Box)"

Vermeir & Heiremans

Dans son livre The Long Twentieth Century, Giovanni Arrighi décrit les cycles de développement périodiques de l’histoire du capitalisme. Son analyse démontre comment la chute des taux de profit a déclenché, depuis la Renaissance, des changements qui ont conduit le premier cycle du commerce et de la production vers un second, celui de la financiarisation. [1] Dans ce deuxième cycle, le capital excédentaire, plutôt que d’être investi dans davantage de commerce et de production, est principalement destiné à l’auto-reproduction du capital – via l’intermédiation financière et la spéculation –, ainsi qu’à l’immobilier et à l’art ou à d’autres marchandises de luxe.

Après les années 1960, qui ont vu le développement d’une abstraction de l’environnement construit vers des produits financiers mondiaux, il n’a pas fallu longtemps pour que l’art attire l’attention du monde de la finance. On voit de nos jours des techniques financières sophistiquées minutieusement examinées afin d’être appliquées au champs de l’art, ce qui signifie que des produits dérivés liés à l’art pourraient bientôt permettre aux traders d’acheter et de vendre de l’« art » sans s’occuper de l’œuvre d’art concrète.

Bien entendu, le capital excédentaire n’accorde pas son attention et ses investissements à toute production artistique. La valeur est créée pour les couches supérieures du marché de l’art, l’art à « valeur sûre », alors que c’est un régime de main-d’œuvre gratuite et d’(auto)-exploitation dans le monde de l’art – ce que Gregory Sholette a désigné comme sa matière noire (invisible) [2] – qui permet au secteur culturel mondial de se maintenir.

Dans leur recherche la plus récente, qui fait suite à leur projet ART HOUSE INDEX (AHI–), Vermeir & Heiremans explorent les possibilités de reconversion d’un certain nombre d’outils financiers actuellement développés à destination des actifs dans l’art contemporain. Les artistes élaborent A MODEST PROPOSAL (in a Black Box) en opposition à la dynamique actuelle qui régit cette niche des marchés financiers. Étant donné qu’aucune de ces constructions financières ne semble prête à inclure d’autres parties que les investisseurs, les artistes considèrent qu’il est urgent d’examiner de nouveaux produits financiers intégrateurs [3], c’est-à-dire qui profitent directement à l’artiste/producteur et pas seulement à l’investisseur/rentier.

La proposition des artistes consistera à développer un modèle à même d’aider les administrateurs de musée à maximiser un retour sur investissement avec leurs collections et/ou l’immobilier muséal. À la fois œuvre d’art et outil financier opérationnel, A MODEST PROPOSAL constituera une recherche sur la manière de réorienter les modes de financiarisation vers un modèle plus durable.

Après avoir formulé leurs intuitions sur le sujet, Vermeir & Heiremans ont commencé à enquêter sur la direction que devrait prendre un modèle financier « intégrateur ». Les questions non-résolues de taxation et de gouvernance n’ont pas cessé de susciter des débats : le retour sur investissement pour les collections d’art ou l’immobilier muséal devrait-il être réinvesti dans les institutions au profit de l’art et de ses producteurs, conformément aux missions et tâches d’un musée ? Ou l’attribution de ces ressources devrait-elle faire l’objet d’un débat parlementaire ?

Il est devenu inévitable que A MODEST PROPOSAL soulève des questions complexes quant aux pratiques critiques et à la place de l’art – et du musée – dans la société en général, des questions qui permettent de localiser certaines des inquiétudes relatives à la financiarisation et d’en faire des notions-clés dans la quête d’une société plus viable.

[1] Giovanni Arrighi, The Long Twentieth Century, Londres - New York, Verso, 2010.
[2] Gregory Sholette, Dark Matter, Londres, Pluto Press, 2009.
[3] A Modest Proposal s’appuie sur une œuvre de Robert Morris, Money (1969-1973). Morris proposa au Whitney Museum d’acquérir 100.000 $ en contractant un prêt auquel ses propriétés immobilières et collections d’art serviraient de caution. Le musée était censé investir cet argent en bourse le temps de l’exposition et les profits auraient finalement été partagés entre l’artiste et le musée. Money constitue l’un des premiers cas de « financiarisation » de l’art, bien que la proposition n’ait jamais été acceptée dans sa forme originelle.