Sans titre , 2015 ]

Fictions

Fictions est un projet de recherche qui regroupe différentes initiatives interrogeant les effets de la prise en compte de l’incertitude de la distinction entre art et non art. L’incertitude de la distinction n’est envisagée ni du-côté de la confusion, ni du côté de la porosité, mais plutôt du déplacement de ses bords, du débordement en fonction des contextes, événements, circonstances ou acteurs.

Initiatives :

document, fiction et droit en art contemporain

comme si, comme ça

document-monument

récit et déni d’origine

Comme si, comme ça, comme…

Comme si, comme ça, comme… est un projet de recherche qui prolonge le colloque international "document, fiction et droit dans l’art contemporain" organisé par Jean Arnaud (LESA, Université d’Aix-Marseille) et Bruno Goosse (ArBA–Esa),

Dans le champ de l’art contemporain, certaines anciennes oppositions, pourtant constitutives d’une histoire, semblent aujourd’hui pouvoir coexister comme autant de possibles. Ainsi en est-il de l’opposition fait / fiction, ou de l’une de ses déclinaisons : document / art. De nombreuses pratiques artistiques actuelles nous poussent à envisager ces coexistences non seulement là où elles émergent, dans l’art, mais aussi là où leur efficace opère, dans le champ du social et de l’histoire.

Ce glissement d’un lieu à un autre ne va pas de soi, car de nombreuses disciplines ne peuvent travailler sans ces oppositions. Ainsi, dans le langage scientifique, judiciaire ou journalistique, il est nécessaire de distinguer la fiction du fait. Le fait est ce qui se vérifie. Sans cet ordre de la vérification, ces disciplines perdent à la fois leur assise et leur éthique.

Ces deux ordres (celui de la vérification, la science, et celui de l’improuvable, l’art) ne peuvent se tenir soit dans un rapport d’opposition soit dans un rapport de coexistence. Il faut en penser l’articulation. Dans le champ de la science, un fait décrit prend valeur de récit scientifique s’il se vérifie en s’appliquant à des faits comparables. Le champ artistique échappe à cet ordre de la vérification, mais il n’est pas le seul. Une technique antique du droit, la fiction juridique, propose un retour du récit vers le fait, similaire à la vérification mais en dehors de cet ordre. Penser ces deux pratiques en relation permet d’envisager un double mouvement étrangement symétrique : du fait vers la fiction et de la fiction vers le fait. C’est ce double mouvement qui conduira la logique de la recherche que nous proposons.

Ce double mouvement peut se décrire en deux phases :

– la première phase voit un geste artistique commencer par nier l’art en utilisant ce qui témoigne du fait – le document – pour ensuite affirmer en un second geste une équivalence entre document et art. Les œuvres qui en résultent gardent au cœur de la fiction produite quelque chose de cette pointe vers la réalité du fait. Ces démarches ont été initiées par l’écriture formaliste des faits (factographie) revendiquée ensuite par les artistes constructivistes et Dada, lorsqu’ils ont élargi le médium pictural au montage de documents en tant qu’événements plastiques signifiants. Il s’agissait déjà de promouvoir un art pour tous et de situer l’expérience y compris esthétique dans la vie réelle. Ces créateurs ont attribué à l’art en général un rôle sociopolitique direct : “L’artiste est l’interprète des énergies qui mettent en forme les éléments du monde1”, déclarent-ils ensemble. En d’autres termes, ils ont intégré / assimilé le document – trace d’un fait (ce qui est comme çà) – à la fiction artistique (ce qui n’est que vraisemblable, le comme si), dans des œuvres où représenter et simuler le réel se conjuguent.

– la seconde phase, constitutive notamment et depuis longtemps de la fiction juridique, voit un discours commencer par nier le fait en énonçant ce qui certainement n’est pas, actant l’écart entre ce qui se fait et ce qui se dit, puis affirmer une équivalence irréelle et forcée entre dire et faire. C’est le comme si qui devient un comme ça.

Aujourd’hui, de nombreux artistes affirment une équivalence entre geste documentaire et geste artistique, et ce projet de recherche envisage l’œuvre contemporaine selon ce mouvement bijectif : du fait vers la fiction et de la fiction vers le fait. Dans de tels dispositifs plastiques, l’expérience de l’œuvre et / ou de l’exposition que le « spectacteur » effectue entre réel et fiction, participe de sa construction en tant que sujet. Nous voulons privilégier les attitudes artistiques récentes qui envisagent la fiction comme transformateur du réel qu’elles convoquent, et envisager les limites (politiques, sociales et esthétiques) de cette nouvelle utopie artistique.

Tissant des relations étroites entre l’historique, le poétique et le politique, un jeu s’établit aujourd’hui entre ce qui énonce ou vise une vérité par la présentation documentaire (force de loi) et ce qui tient de la proposition artistique (force critique). Autrement dit, l’hypertrophie des procédés d’indexation du réel, d’appropriation et de recontextualisation de documents pose de nouvelles questions à l’artiste, car elles perturbent les relations entre valeur informative du document et valeur critique ou esthétique de l’œuvre d’art. Lorsque les artistes jouent sur une telle porosité des genres, une manière d’envisager la relation entre objectivité documentaire et subjectivité du geste artistique, entre fait et valeur (éthique, esthétique), est de constater que leurs œuvres se constituent en objets de pensée véhiculant des valeurs et des normes qui, même si elles n’ont pas force de prescription comme une fiction juridique, obligent néanmoins le spectateur à se situer autrement dans le monde.

Jean Arnaud / Bruno Goosse

1 Raoul Hausmann, Hans Arp, Ivan Puni et Laszlo Moholy-Nagy, « Appel pour l’art élémentaire », in De Stijl, automne 1921 (repris par Marc Dachy, Journal du mouvement dada, Genève, Skira, 1989, p.166).

Voir en ligne

http://www.fiction.pirap.be/